Les épisodes de canicule ne constituent plus des événements exceptionnels. Ils deviennent progressivement une composante durable de l’organisation du travail dans les administrations et les collectivités territoriales.
Cette évolution oblige les employeurs publics à revoir leurs pratiques. Pendant longtemps, la réponse consistait essentiellement à diffuser quelques consignes de prudence, à aménager ponctuellement les horaires ou à rappeler aux agents l’importance de s’hydrater. Aujourd’hui, ces mesures demeurent indispensables, mais elles ne suffisent plus toujours à répondre à des épisodes de chaleur qui peuvent durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avec des températures atteignant des niveaux incompatibles avec certaines activités professionnelles.
Le changement climatique transforme ainsi une problématique ponctuelle en un véritable enjeu de gestion des ressources humaines. Il conduit également à s’interroger sur les outils juridiques dont disposent les employeurs publics pour protéger efficacement leurs agents.
Une question mérite désormais d’être posée : la création d’une autorisation spéciale d’absence en cas de canicule ne constituerait-elle pas une évolution logique de notre droit de la fonction publique ?
1. Le risque climatique devient un risque professionnel à part entière
Les vagues de chaleur affectent directement les conditions de travail.
Les agents exerçant en extérieur sont naturellement les premiers concernés. Les personnels de voirie, des espaces verts, de la collecte des déchets, des cimetières, des services techniques ou des installations sportives travaillent souvent dans des environnements où l’exposition au soleil, la chaleur rayonnante des revêtements et l’effort physique augmentent considérablement les risques pour la santé.
Mais limiter la réflexion à ces seuls métiers serait réducteur.
De nombreux agents administratifs exercent désormais dans des bâtiments anciens dont la conception ne permet plus de faire face aux températures actuelles. Des bureaux orientés plein sud, des locaux insuffisamment ventilés, des écoles, des crèches, des établissements médico-sociaux ou des équipements recevant du public peuvent rapidement atteindre des températures incompatibles avec des conditions normales de travail.
La chaleur n’est donc plus seulement un facteur d’inconfort. Elle constitue un risque professionnel susceptible d’altérer la vigilance, d’augmenter les accidents de travail, de favoriser les malaises et d’aggraver certaines pathologies.
Cette réalité impose une adaptation durable de l’organisation du travail.
2. Les obligations des employeurs publics se renforcent
Les récentes évolutions réglementaires ont considérablement renforcé les obligations de prévention.
Les employeurs publics doivent désormais intégrer le risque thermique dans leur évaluation des risques professionnels, adapter les horaires lorsque cela est nécessaire, prévoir des pauses supplémentaires, assurer l’accès à une eau potable et fraîche, organiser des espaces de récupération et tenir compte des niveaux de vigilance météorologique.
Cette évolution est importante.
Elle traduit la reconnaissance du fait que les fortes chaleurs ne relèvent plus uniquement de la santé publique, mais également de la santé au travail.
Pour autant, une difficulté demeure.
Le cadre juridique actuel organise principalement les obligations de prévention. Il offre encore peu de réponses lorsque toutes les mesures d’adaptation possibles ont été mises en œuvre mais que les conditions de travail demeurent dangereuses ou incompatibles avec l’état de santé de certains agents.
C’est précisément dans ces situations que la réflexion sur une autorisation spéciale d’absence mérite d’être engagée.
3. Le droit de retrait ne constitue pas une réponse pleinement satisfaisante
Le droit de retrait représente une garantie essentielle pour les agents publics confrontés à un danger grave et imminent.
Cependant, il n’a jamais été conçu comme un outil de gestion des épisodes climatiques.
Son exercice repose sur une appréciation individuelle de la situation. Il suppose que l’agent estime être confronté à un danger suffisamment grave et imminent et accepte d’en assumer l’initiative.
Or cette démarche peut être délicate.
Certains agents hésitent à exercer leur droit de retrait, notamment lorsqu’ils sont contractuels, récemment recrutés ou lorsqu’ils craignent que leur décision soit mal comprise par leur hiérarchie.
À l’inverse, un exercice simultané du droit de retrait par plusieurs agents peut désorganiser fortement un service public.
Surtout, la jurisprudence rappelle régulièrement que la seule existence de températures élevées ne suffit pas à justifier automatiquement un droit de retrait. Les juges apprécient la situation dans son ensemble : nature des missions, durée d’exposition, moyens de prévention mis en œuvre, état de santé de l’agent et réactivité de l’employeur.
Le droit de retrait conserve donc toute son utilité, mais il demeure un mécanisme de dernier recours.
Une politique moderne de prévention ne peut pas reposer principalement sur cet outil.
4. Une autorisation spéciale d’absence permettrait de passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation
L’intérêt d’une autorisation spéciale d’absence serait précisément de sortir de cette logique conflictuelle.
Lorsqu’aucun aménagement d’horaires, aucune réaffectation temporaire, aucun télétravail ou aucune adaptation du poste ne permettent d’assurer des conditions de travail satisfaisantes, l’employeur pourrait décider d’accorder une absence temporaire, encadrée et juridiquement sécurisée.
Une telle solution présenterait plusieurs avantages.
Elle garantirait une égalité de traitement entre les agents confrontés à des situations comparables. Elle limiterait les incertitudes liées au droit de retrait. Elle offrirait aux encadrants un cadre décisionnel clair. Enfin, elle renforcerait la cohérence des pratiques entre les différentes administrations.
Naturellement, une telle autorisation ne devrait pas être automatique.
Elle devrait être réservée aux situations où les autres mesures de prévention se révèlent insuffisantes et être articulée avec les impératifs de continuité du service public.
5. Les agents les plus vulnérables doivent faire l’objet d’une attention particulière
Les épisodes de chaleur ne produisent pas les mêmes effets sur tous les agents.
Les personnes souffrant de pathologies chroniques, les femmes enceintes, certains agents suivant des traitements médicaux particuliers ou exerçant des activités physiques importantes présentent des risques spécifiques.
La médecine de prévention occupe ici une place essentielle.
Elle doit pouvoir proposer des adaptations temporaires compatibles avec l’état de santé des agents tout en préservant le secret médical.
Une éventuelle autorisation spéciale d’absence pourrait constituer une solution pertinente lorsque ces adaptations demeurent insuffisantes ou impossibles.
Cette approche permettrait de mieux concilier prévention, protection de la santé et respect de la confidentialité des données médicales.
6. Le changement climatique transforme progressivement le métier de DRH
Au-delà de la seule question juridique, la réflexion sur une autorisation spéciale d’absence révèle une évolution plus profonde.
Les directions des ressources humaines sont désormais confrontées à des défis qui relevaient autrefois essentiellement de la gestion des crises.
Le changement climatique devient un facteur permanent d’organisation du travail.
Les DRH devront intégrer ces nouvelles contraintes dans leurs politiques de prévention, leurs plans de continuité d’activité, leurs projets immobiliers, leurs démarches de qualité de vie au travail et leurs stratégies de dialogue social.
Cette évolution illustre une transformation plus large de la fonction RH territoriale.
Le rôle des directions des ressources humaines ne consiste plus seulement à appliquer les règles statutaires.
Il consiste désormais à anticiper les grandes mutations de la société afin d’adapter durablement l’organisation des collectivités.
7. Une réflexion qui dépasse la seule question de la canicule
La création d’une autorisation spéciale d’absence en période de fortes chaleurs ne constituerait pas seulement une mesure technique supplémentaire.
Elle traduirait une évolution de la conception même de la prévention dans la fonction publique.
Plutôt que d’attendre l’apparition d’un danger grave justifiant un droit de retrait, elle permettrait d’intervenir plus tôt, de manière organisée, collective et juridiquement sécurisée.
Une telle évolution contribuerait à renforcer la protection des agents, à limiter les risques contentieux et à offrir aux employeurs publics un cadre plus lisible face à des épisodes climatiques qui deviendront vraisemblablement de plus en plus fréquents.
La fonction publique s’est toujours adaptée aux transformations de la société.
L’adaptation au changement climatique constitue désormais l’un des nouveaux défis de la gestion des ressources humaines territoriales. La question n’est probablement plus de savoir s’il faudra faire évoluer les outils juridiques existants, mais plutôt à quel rythme cette évolution interviendra.
Par Pascal NAUD
Président fondateur de NAUDRH.COM
Expert en ressources humaines territoriales, management public et dialogue social
Contact : naudrhexpertise@gmail.com
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