Et si nous ne mesurions pas le principal risque RH de nos collectivités ?
Nous savons compter les effectifs, suivre les vacances de postes, anticiper les départs et identifier les métiers en tension. Mais savons-nous réellement mesurer ce que notre organisation risque de ne plus savoir faire lorsque certaines personnes seront parties ?
Les DRH territoriaux disposent aujourd'hui d'une quantité considérable d'informations sur leurs organisations. Nous connaissons les effectifs, la masse salariale, les âges, l'absentéisme, les vacances de postes, les mobilités, les départs prévisionnels, les difficultés de recrutement et, de mieux en mieux, les métiers en tension.
Nous pouvons donc légitimement avoir le sentiment de connaître assez précisément nos vulnérabilités RH.
Cette différence pourrait devenir l'un des enjeux majeurs de la fonction RH territoriale des prochaines années. Car une collectivité ne devient pas nécessairement fragile lorsqu'elle manque d'agents. Elle devient réellement fragile lorsqu'elle perd une capacité qu'elle ne sait pas rapidement reconstruire. Or nos instruments RH mesurent encore imparfaitement ce risque.
1. Nos tableaux de bord peuvent être au vert alors que l'organisation se fragilise
Prenons une collectivité qui ne présente, en apparence, aucune situation exceptionnelle. Les effectifs sont relativement stables. Les postes indispensables sont budgétés. Les départs en retraite sont identifiés. Les recrutements sont engagés. Les indicateurs sociaux ne révèlent aucune rupture majeure.
Pourtant, derrière cette apparente stabilité, le gestionnaire qui maîtrise les dossiers de retraite les plus complexes doit partir dans dix-huit mois. Deux agents seulement connaissent réellement certains paramétrages de la paie. Une procédure essentielle repose principalement sur l'expérience d'une personne qui ne l'a jamais formalisée.
Le recrutement d'un technicien spécialisé échoue régulièrement. Un cadre qui quitte la collectivité emporte avec lui quinze années d'histoire d'une politique publique. Un logiciel métier vieillissant n'est réellement maîtrisé que par quelques agents.
L'organigramme n'a pas changé. Les postes existent. Les effectifs peuvent même être conformes à la cible.
Pourtant, la capacité réelle de l'organisation à agir commence déjà à diminuer.
C'est ce décalage qui devrait nous préoccuper. Nous pilotons encore largement les ressources humaines à partir de ce qui est visible : les personnes, les postes, les emplois, les compétences et les mouvements.
Or une partie du risque organisationnel se situe dans l'invisible : les savoirs tacites, les dépendances individuelles, les connaissances non documentées, les réseaux professionnels, la mémoire des dossiers, les capacités à résoudre les situations atypiques et tout ce que l'organisation sait faire uniquement parce que certaines personnes sont encore là.
2. Une compétence appartient à une personne. Une capacité appartient à l'organisation
Cette distinction me paraît essentielle pour penser autrement la prospective RH.
Un gestionnaire peut savoir produire une paie complexe. C'est une compétence. Mais la question qui intéresse réellement l'employeur est différente : la collectivité est-elle capable de garantir une paie exacte et dans les délais lorsque son gestionnaire le plus expérimenté est absent ?
Un juriste peut parfaitement maîtriser une réglementation. Mais la véritable question organisationnelle est de savoir si la collectivité restera capable de sécuriser ses décisions lorsqu'il aura quitté son poste.
De même, un technicien peut connaître parfaitement une installation ou un système. Le sujet stratégique n'est pas seulement son niveau d'expertise, mais le temps pendant lequel le service peut continuer à fonctionner sans lui.
Ce qu'une personne sait faire grâce à ses connaissances, son expérience et sa maîtrise professionnelle.
Ce que l'organisation reste capable de produire, y compris lorsque certaines personnes sont absentes ou quittent leur fonction.
Cette distinction change profondément le diagnostic RH. Une organisation peut disposer de nombreuses compétences individuelles tout en présentant une faible capacité organisationnelle si ces compétences sont concentrées, insuffisamment transmises ou très difficiles à remplacer.
À l'inverse, une collectivité de taille modeste peut présenter une capacité robuste si elle a organisé la transmission, documenté ses processus, développé des compétences partagées et prévu des solutions de continuité.
3. Métier en tension et capacité critique : deux réalités différentes
Nous parlons beaucoup, et à juste titre, des métiers en tension. Pourtant, une compétence rare n'est pas nécessairement une compétence critique.
| Notion | Question posée |
|---|---|
| Rareté | Est-il difficile de trouver cette compétence sur le marché du travail ? |
| Criticité | Quelles seraient les conséquences pour l'organisation si cette capacité disparaissait ? |
Les deux phénomènes peuvent naturellement se cumuler, et le risque devient alors particulièrement élevé.
Mais une fonction administrative apparemment ordinaire peut représenter une vulnérabilité bien supérieure à celle d'un métier officiellement identifié comme étant en tension.
Il suffit qu'elle soit indispensable au fonctionnement de l'organisation, que sa maîtrise soit concentrée sur une ou deux personnes et qu'elle nécessite beaucoup de temps pour être reconstruite.
4. Et si nous mesurions le temps nécessaire pour reconstruire une capacité ?
Nous suivons de nombreux délais en ressources humaines : le délai de recrutement, le délai de traitement des dossiers, la durée des absences ou encore le temps nécessaire pour pourvoir un emploi vacant.
Mais un autre indicateur pourrait se révéler beaucoup plus stratégique : le temps nécessaire pour reconstruire une capacité perdue.
si un agent particulièrement expérimenté quittait demain sa fonction, combien de temps faudrait-il réellement pour qu'une autre personne atteigne le même niveau d'autonomie ? Quelques semaines ? Six mois ? Deux ans ? Et quelles seraient, pendant cet intervalle, les conséquences pour le service ?
Cette notion de temps de reconstruction permet de regarder différemment la valeur organisationnelle d'une compétence.
Celle-ci ne dépend pas uniquement de sa rareté ou du nombre de personnes qui la détiennent. Elle dépend également du temps nécessaire pour la recréer.
Une connaissance qui suppose plusieurs années d'expérience interne ne peut pas être remplacée par la simple publication d'une offre d'emploi.
Le recrutement clôt administrativement une vacance de poste. Il ne signifie pas nécessairement que l'organisation a retrouvé sa capacité antérieure.
Pour un DRH, cette différence est fondamentale.
5. Le capital de continuité publique : un patrimoine RH que nous ne mesurons pas
Il nous manque peut-être un concept pour désigner cette réalité. Je propose celui de capital de continuité publique.
Le capital de continuité publique pourrait être défini comme l'ensemble des capacités humaines, organisationnelles, informationnelles et techniques permettant à une administration de continuer à exercer ses missions lorsque des personnes partent, que certaines compétences deviennent rares ou que l'organisation traverse une rupture.
Ce capital ne repose donc pas uniquement sur les agents présents. Il dépend également de la répartition des connaissances entre plusieurs personnes, de la documentation des processus, de la transmission des savoirs, de la mémoire organisationnelle, des outils disponibles, de la qualité des données, des possibilités de remplacement, des coopérations internes et externes et de la capacité à mobiliser rapidement des solutions alternatives.
Toutes les collectivités disposent d'un tel capital. Mais elles ne le connaissent pas nécessairement et, surtout, elles ne le mesurent pratiquement jamais.
Le paradoxe mérite d'être relevé. Nous connaissons notre patrimoine immobilier. Nous surveillons l'état de nos équipements. Nous sécurisons progressivement nos systèmes d'information. Nous réfléchissons à la continuité de nos activités.
quelles sont les capacités humaines dont l'interruption pourrait réellement compromettre le fonctionnement de notre organisation ?
6. Le risque le plus important est parfois celui que l'organisation ne voit plus
Certaines collectivités reposent sur des dépendances humaines considérables qui deviennent presque invisibles précisément parce que les personnes concernées sont présentes depuis longtemps.
Le phénomène est trompeur. Plus un agent expérimenté résout facilement les difficultés, moins l'organisation perçoit parfois la complexité réelle de ce qu'il accomplit.
Son expertise rend le système fluide et cette fluidité masque la dépendance.
Le risque n'apparaît alors qu'au moment de son absence ou de son départ. C'est à cet instant que l'organisation découvre que la procédure n'était pas réellement maîtrisée par « le service ». Elle était maîtrisée par une personne déterminée.
Cette situation devrait conduire les DRH à s'intéresser davantage aux points de dépendance critique de leurs organisations.
Il ne s'agit pas d'identifier des agents « indispensables », notion d'ailleurs managérialement discutable, mais d'identifier les capacités qui ne sont pas suffisamment distribuées pour survivre facilement au départ de ceux qui les détiennent.
7. Nos départs en retraite ne devraient plus être comptés de la même manière
Cette approche change également la lecture de la démographie RH. Nous raisonnons traditionnellement en volumes : combien de départs dans trois ans, dans cinq ans, dans quels métiers et dans quels services ?
Ces données sont nécessaires, mais elles peuvent masquer l'essentiel.
La véritable question n'est donc pas seulement de savoir combien d'agents vont partir. Elle consiste à déterminer ce que l'organisation va perdre lorsqu'ils partiront.
Une expertise technique, une connaissance réglementaire, la mémoire d'une politique publique, un réseau de partenaires, une connaissance très fine d'un territoire, une capacité à résoudre des situations exceptionnelles ou encore une expérience accumulée pendant vingt années peuvent disparaître avec un agent.
Une partie de ce patrimoine n'apparaît d'ailleurs dans aucune fiche de poste. Une fiche de poste décrit essentiellement ce que l'agent est chargé de faire. Elle décrit rarement tout ce que l'organisation sait faire grâce à lui.
Cette seconde information est pourtant probablement la plus stratégique lorsqu'on prépare un départ.
8. De la cartographie des emplois à la cartographie des capacités critiques
Une prospective RH fondée sur les capacités conduirait à compléter nos cartographies traditionnelles des métiers et des emplois.
Pour chaque activité essentielle, le DRH devrait pouvoir déterminer :
- Combien de personnes savent réellement exercer cette activité de manière autonome ?
- Quelle part de la connaissance est documentée et quelle part demeure tacite ?
- Combien de temps nécessite la professionnalisation d'un nouvel arrivant ?
- Existe-t-il une solution interne en cas d'absence prolongée ?
- La compétence peut-elle être recrutée ?
- Peut-elle être mutualisée ?
- Peut-elle être temporairement externalisée ?
- Quelles seraient les conséquences d'une interruption prolongée ?
Ces différents éléments pourraient permettre d'apprécier la vulnérabilité d'une capacité à partir de quelques facteurs simples.
| Facteur | Question de diagnostic |
|---|---|
| Criticité | La mission peut-elle être interrompue sans conséquences majeures ? |
| Concentration | Combien de personnes maîtrisent réellement cette capacité ? |
| Difficulté de remplacement | Peut-on trouver rapidement une compétence équivalente ? |
| Temps de reconstruction | Combien de temps faut-il pour retrouver le niveau d'autonomie nécessaire ? |
| Continuité | Existe-t-il une solution de secours immédiatement mobilisable ? |
L'intérêt n'est pas de créer un indicateur RH supplémentaire. Il est de changer la décision.
- organiser une transmission structurée ;
- mettre en place un binômage ;
- formaliser les procédures et connaissances critiques ;
- former par anticipation un autre agent ;
- préparer une mobilité interne ;
- engager un recrutement préventif ;
- organiser une mutualisation ;
- développer un partenariat ;
- prévoir une solution temporaire permettant de sécuriser l'activité.
La prospective RH cesse alors d'être principalement descriptive. Elle devient une politique de maîtrise des vulnérabilités organisationnelles.
9. L'intelligence artificielle pourrait déplacer le risque plutôt que le supprimer
L'intelligence artificielle donnera probablement aux collectivités des moyens nouveaux pour documenter les connaissances, automatiser certaines tâches, assister les professionnels et rendre accessibles des savoirs autrefois concentrés entre quelques mains.
Mais il serait imprudent d'en déduire qu'elle supprimera les dépendances critiques. Elle pourrait simplement les déplacer.
Une organisation pourra devenir moins dépendante de certaines expertises individuelles tout en devenant davantage dépendante de ses données, de ses systèmes, de ses prestataires ou d'un nombre réduit d'agents capables de comprendre, paramétrer et contrôler les outils utilisés.
Une intelligence artificielle peut produire une analyse. Elle ne transfère pas automatiquement à l'organisation la capacité d'en apprécier la pertinence, d'identifier une erreur, de traiter une situation atypique ou d'assumer la décision qui en découle.
La question du DRH pourrait donc progressivement évoluer. Il ne s'agira plus seulement de déterminer quelles compétences humaines sont nécessaires, mais quelle combinaison de compétences, de connaissances organisationnelles, de données, d'outils numériques et de capacités de jugement doit être conservée pour garantir une mission.
10. Et si le poste n'était plus la bonne unité de mesure ?
Cette réflexion conduit à une hypothèse plus profonde.
Depuis des décennies, nous construisons l'essentiel de nos systèmes RH autour du poste : tableau des effectifs, recrutement, fiche de poste, régime indemnitaire, mobilité, évaluation.
Le poste demeure juridiquement et administrativement incontournable. Mais est-il toujours la meilleure unité pour penser la vulnérabilité d'une organisation ?
Une paie fiable, par exemple, ne dépend pas uniquement du poste du gestionnaire. Elle dépend des connaissances statutaires, du paramétrage du logiciel, de la qualité des données, des procédures, des contrôles, des interfaces avec les autres services et de la capacité à traiter les anomalies.
La véritable unité stratégique pourrait donc ne plus être seulement le poste, mais la chaîne de capacités permettant de produire un résultat.
Cette idée mérite d'être prise au sérieux. Car si nous continuons à piloter principalement les postes alors que le fonctionnement réel des organisations repose de plus en plus sur des capacités interdépendantes, une partie de nos instruments RH risque progressivement de décrire l'organisation sans réellement mesurer sa robustesse.
11. Le DRH comme architecte des capacités publiques
Cette approche peut enfin modifier la place du DRH dans la gouvernance territoriale.
Dire à une direction générale que dix-huit agents partiront à la retraite dans les trois prochaines années constitue une information RH utile.
Pouvoir lui dire que trois de ces départs risquent d'entraîner la perte de deux capacités essentielles, que leur reconstruction nécessiterait probablement plus d'un an et qu'un plan de sécurisation doit être engagé immédiatement relève d'une tout autre contribution.
Le DRH décrit une évolution : départs, vacances, mouvements, tensions et besoins.
Le DRH révèle une vulnérabilité que l'organisation ne voyait pas et propose de la traiter avant qu'elle ne produise ses effets.
C'est peut-être ici que se situe une nouvelle étape dans l'évolution de la fonction.
12. Regarder autrement son organisation : un test simple à conduire en comité de direction
Il est possible de tester cette approche sans engager immédiatement une nouvelle démarche institutionnelle.
1. Quelles sont les dix capacités que la collectivité ne peut absolument pas se permettre de perdre ?
2. Combien de personnes sont réellement capables d'exercer chacune d'elles de manière autonome ?
3. Combien de temps faudrait-il pour reconstruire chacune de ces capacités si elles disparaissaient demain ?
Je suis convaincu que les réponses seraient sensiblement différentes de celles produites par une analyse traditionnelle des vacances de postes, des départs prévisionnels ou des métiers en tension.
Et c'est précisément là que réside l'intérêt de cette approche.
Elle permet de rendre visible une catégorie de risques RH que nous observons quotidiennement sans nécessairement la nommer.
13. Après la gestion des ressources humaines ?
Nous avons appris à administrer des agents, puis à gérer des emplois, à développer des compétences et, plus récemment, à anticiper les transformations des métiers.
Une étape supplémentaire pourrait désormais être nécessaire : apprendre à piloter les capacités publiques.
Cela suppose de déplacer progressivement notre regard.
Ne plus seulement nous demander de combien d'agents nous aurons besoin, mais ce que notre organisation doit absolument continuer à savoir faire.
Ne plus seulement identifier ceux qui vont partir, mais comprendre ce qui risque de partir avec eux.
Ne plus seulement mesurer le temps nécessaire pour recruter leur successeur, mais celui qui sera nécessaire pour reconstruire la capacité perdue.
Car la véritable richesse RH d'une organisation publique n'est peut-être pas constituée par la somme de ses emplois.
Elle réside aussi dans l'ensemble des choses qu'elle est collectivement capable de faire, de transmettre et de continuer à faire lorsque ceux qui les maîtrisent aujourd'hui ne seront plus là.
C'est ce patrimoine largement invisible que je propose d'appeler le capital de continuité publique.
Sa connaissance, sa transmission et sa protection pourraient bien devenir l'une des prochaines responsabilités stratégiques des DRH territoriaux.
- Un effectif stable ne signifie pas nécessairement une organisation robuste.
- Une compétence est individuelle ; une capacité doit pouvoir survivre au départ d'une personne.
- Un métier rare n'est pas forcément une capacité critique, et inversement.
- Le temps de reconstruction d'une capacité constitue un indicateur stratégique souvent absent des tableaux de bord RH.
- Les départs doivent être analysés au regard de ce que l'organisation risque de perdre, et pas seulement de leur nombre.
- La transmission des savoirs, la documentation, le binômage et les solutions de continuité deviennent des instruments de maîtrise du risque RH.
- La prospective RH peut ainsi évoluer d'une logique de gestion des ressources vers une logique de sécurisation des capacités publiques.
/image%2F1484234%2F20210131%2Fob_9b4fbf_unnamed-4.png)

/image%2F1484234%2F20260927%2Fob_7eaf1f_1787838953775.png)
/image%2F1484234%2F20200908%2Fob_a29e39_iconenewsletter.gif)
