Par Pascal NAUD
Président, fondateur de NAUDRH.COM
Expert en ressources humaines territoriales, dialogue social et management public
Contact : naudrhexpertise@gmail.com
Expertise RH Fonction publique
Le harcèlement dans la fonction publique ne se limite pas à la relation classique entre un supérieur hiérarchique et un agent. Il peut être vertical, horizontal, organisationnel, toléré, stratégique ou encore politico-administratif.
Sommaire
1. Un sujet RH majeur pour les employeurs publics
Lorsque l’on évoque le harcèlement au travail, l’image qui vient spontanément à l’esprit est souvent celle d’un supérieur hiérarchique abusant de son autorité sur un agent. Cette représentation est réelle, mais elle demeure incomplète.
Dans la fonction publique, et notamment dans les collectivités territoriales, les situations de harcèlement peuvent prendre des formes beaucoup plus diverses. Elles peuvent résulter d’un comportement individuel, d’un collectif de travail, d’une organisation défaillante, d’un défaut de réaction de l’encadrement ou encore d’une instrumentalisation du pouvoir de gestion.
Cette diversité impose aux employeurs publics une vigilance accrue. La prévention des risques psychosociaux ne peut plus se limiter à traiter les situations les plus visibles. Elle suppose une analyse globale du fonctionnement des services, des pratiques managériales et des signaux faibles.
2. Les principales formes de harcèlement dans la fonction publique
Il s’agit de la forme la plus connue. Elle intervient lorsqu’un supérieur hiérarchique exerce des agissements répétés à l’encontre d’un ou plusieurs subordonnés. Elle peut se traduire par des humiliations, des critiques récurrentes, une mise à l’écart, une surcharge ou une sous-charge de travail, des objectifs irréalistes, une dévalorisation systématique ou encore des menaces disciplinaires détournées.
Moins souvent évoqué, le harcèlement ascendant peut viser un responsable hiérarchique confronté à une opposition organisée ou à des comportements répétés de déstabilisation de la part de ses collaborateurs. Il peut prendre la forme d’un refus collectif d’appliquer les consignes, de signalements infondés, de rumeurs, de contestations permanentes ou d’un isolement managérial.
Le harcèlement horizontal intervient entre collègues de même niveau hiérarchique. Il peut se manifester par l’ostracisme, les moqueries, les rumeurs, le refus de coopération, l’exclusion des échanges professionnels ou encore le cyberharcèlement. Cette forme de harcèlement est particulièrement délétère car elle dégrade rapidement le collectif de travail et peut rester longtemps invisible pour la hiérarchie.
Le harcèlement institutionnel résulte moins d’un comportement individuel que de choix d’organisation ou de gestion produisant des effets répétés et dégradants sur les agents. Réorganisations permanentes, injonctions contradictoires, manque de moyens, objectifs irréalistes, travail empêché ou perte de sens peuvent créer un environnement professionnel pathogène.
Cette situation survient lorsque des alertes sont connues mais restent sans suite. L’absence d’enquête, l’absence de mesures conservatoires ou correctrices, ou encore le silence de la hiérarchie peuvent contribuer à laisser perdurer la situation. Pour l’employeur public, cette passivité peut constituer une carence fautive dans son obligation de protection.
Le harcèlement stratégique correspond à l’utilisation détournée des outils de gestion pour écarter un agent. Il peut s’agir d’un changement injustifié de missions, d’une mobilité forcée, d’une placardisation, de sanctions déséquilibrées ou de pressions visant à obtenir une démission.
Dans les collectivités territoriales, certaines situations peuvent naître d’une pression exercée par l’environnement politique sur l’administration. Les remises en cause injustifiées, l’ingérence dans la gestion des agents ou l’instrumentalisation de décisions RH peuvent fragiliser la neutralité du service public et exposer l’employeur à un risque juridique et managérial important.
Les employeurs publics doivent être attentifs au harcèlement vertical descendant, au harcèlement vertical ascendant, au harcèlement horizontal, au harcèlement institutionnel, au harcèlement toléré, au harcèlement stratégique et au harcèlement politico-administratif. Cette typologie permet de sortir d’une approche trop restrictive du harcèlement moral et d’élargir l’analyse aux réalités concrètes des services publics.
3. Les responsabilités de l’employeur public
L’employeur public est tenu à une obligation de protection à l’égard de ses agents. Cette obligation implique de prévenir les situations de harcèlement, de traiter les alertes, d’analyser les faits avec impartialité et de prendre les mesures nécessaires pour faire cesser les agissements en cause.
La responsabilité de l’administration peut être engagée lorsqu’elle ne réagit pas à une situation connue, lorsqu’elle tarde à diligenter une enquête, lorsqu’elle minimise les alertes ou lorsqu’elle laisse un agent exposé à un environnement professionnel dégradé.
Pour les directions des ressources humaines, l’enjeu consiste à articuler plusieurs exigences : protection de l’agent qui alerte, respect du contradictoire, neutralité de l’enquête, traçabilité des décisions et prévention de toute mesure pouvant être interprétée comme une sanction déguisée.
4. Pourquoi ces situations sont difficiles à détecter
Les situations de harcèlement sont rarement évidentes au départ. Elles s’installent souvent progressivement, à travers une accumulation de faits qui, pris isolément, peuvent sembler mineurs ou relever de simples tensions professionnelles.
La difficulté est encore plus grande lorsque le harcèlement prend une dimension organisationnelle. Une réorganisation, une modification de missions ou une exigence de performance peuvent être légitimes en apparence. Pourtant, leur répétition, leur incohérence ou leur absence d’accompagnement peuvent produire des effets destructeurs sur les agents.
C’est pourquoi l’analyse ne doit jamais se limiter à une lecture strictement individuelle. Elle doit porter sur les faits, leur répétition, leur contexte, leurs effets sur l’agent et leur impact sur le collectif de travail.
5. Les leviers de prévention RH
La prévention des situations de harcèlement repose d’abord sur une culture managériale claire. Les agents doivent connaître les règles de fonctionnement, les circuits d’alerte, les interlocuteurs mobilisables et les garanties attachées au traitement des signalements.
Les encadrants doivent être formés à repérer les signaux faibles : isolement d’un agent, multiplication des arrêts de travail, conflits récurrents, perte brutale d’engagement, changements de comportement, plaintes informelles ou dégradation du climat d’équipe.
Les représentants du personnel, la médecine du travail, les assistants de prévention, les conseillers de prévention, les services RH et l’autorité territoriale ont également un rôle essentiel. La prévention des risques psychosociaux suppose une responsabilité partagée, mais elle ne dilue pas la responsabilité finale de l’employeur public.
Une collectivité doit accuser réception du signalement, sécuriser la situation immédiate, apprécier la nécessité de mesures conservatoires, organiser une analyse objective des faits, garantir la confidentialité nécessaire, associer les acteurs compétents et formaliser les suites données. L’absence de réponse claire est souvent le premier facteur de perte de confiance.
6. Conclusion : protéger les agents, c’est renforcer le service public
La lutte contre le harcèlement dans la fonction publique ne relève pas seulement de la prévention des risques contentieux. Elle constitue un enjeu central de santé au travail, de qualité managériale, de dialogue social et d’efficacité du service public.
Une collectivité qui traite sérieusement les situations de harcèlement protège ses agents, sécurise ses décisions, restaure la confiance et améliore durablement le fonctionnement de ses services.
À l’inverse, une collectivité qui banalise les alertes, minimise les signaux faibles ou laisse les tensions s’installer prend le risque de voir se dégrader à la fois la santé des agents, le climat social et la qualité du service rendu aux usagers.
Selon votre expérience, quelle forme de harcèlement est aujourd’hui la plus difficile à détecter dans les collectivités territoriales : le harcèlement institutionnel, le harcèlement horizontal ou les situations de harcèlement toléré par l’encadrement ?
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